12 propositions pour la francophonie…

Propos recueillis de l’Ambassadeur français, S.E Bernard Dorin.

La contribution au Livre Blanc pour la défense et la promotion du français peut être résumée en douze propositions, certes d’inégale importance, mais allant toutes dans le même sens :

  1. Il importe en premier lieu, à la faveur d’une révision constitutionnelle, d’introduire la notion de Francophonie dans la Constitution française. Or, depuis
  2. 1992, à l’initiative du ministre Maurice Schumann, le texte suivant a été élaboré afin de compléter l’article 2 qui stipule : « la langue de la République est le français ». Un article 2 bis stipulerait : « la République participe à la construction d’un espace francophone de solidarité et de coopération ».
  3. L’enseignement prioritaire du français ne doit subir aucune atteinte dans la mesure où l’enfant doit posséder « une langue de rattachement », qui est sa langue maternelle. Ainsi, l’apprentissage d’une autre langue, en fait l’anglais, ne doit pas intervenir avant que l’enfant ait un usage solide de sa langue propre.
  4. La loi du 4 août 1994, dite « loi Toubon », qui se substituait à la loi Bas-Lauriot de décembre 1975, première loi de défense linguistique, était incomplète à son origine et a subi ensuite d’importantes amputations, notamment du fait du Conseil constitutionnel. Il convient donc de la compléter et de la durcir pour en faire un instrument efficace de défense du français.
  5. L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) a récemment été restructurée de façon heureuse, mais on peut constater qu’elle a accueilli en son sein non seulement des États qui n’étaient pas francophones, mais encore qui ne faisaient aucun effort pour favoriser le français sur leur territoire. Aussi conviendrait-il d’exiger de ces Etats que chez eux la langue française soit au moins la plus favorisée. L’application de cette clause assurerait une meilleure cohérence entre les États de l’OIF, notamment lors des conférences francophones « au sommet ».
  1. Il est évident que le maintien de la pratique de la langue française dans le monde passe par la diffusion d’émissions radiophoniques (ondes courtes) et télévisées (TV5). La création d’une chaîne se voulant en français l’équivalent de CNN constitue certes un progrès important, mais les critiques qui ont accompagné le lancement de cette chaîne, notamment la place qu’elle concède à la langue anglaise, sont un sujet d’inquiétude. Elle est passible d’une complète révision de son fonctionnement.
  2. Les Alliances Françaises à l’étranger sont également un puissant moyen de diffusion de notre langue dans le monde. De droit local, elles sont au nombre de 1.095 et enseignent le français à 400.000 étudiants. Or, l’aide financière qu’elles reçoivent de la France est, sinon insignifiante, du moins extrêmement disproportionnée par rapport au financement local, notamment dans les États comme le Mexique, les Etats-Unis, l’Ukraine, la Pologne, etc. Un renforcement de l’aide française en personnel et en crédits aurait évidemment un effet positif et démultiplicateur sur l’usage du français dans le monde.
  3. On dit souvent, et cela est vrai, que la bataille pour la langue française,
    principalement en Europe mais aussi dans le monde, sera gagnée ou perdue à Bruxelles, siège principal des institutions européennes. Or, depuis l’Europe des six jusqu’à aujourd’hui, la situation de notre langue n’a pas cessé de se dégrader au profit de l’anglais qui représente à lui seul entre les 2/3 et les 3/4 de l’usage linguistique écrit ou parlé, ce qui tend à en faire progressivement la langue unique de l’Union Européenne. Malgré les instructions formelles des services du Premier ministre, les fonctionnaires français eux-mêmes cèdent souvent à la facilité du « tout anglais ». Il est donc important que toutes les défaillances soient sévèrement sanctionnées et, en particulier, que les administrations françaises renvoient à Bruxelles tout texte rédigé dans une autre langue que le français.
  4. Le maintien de la correction de la langue française et la défense contre l’invasion des termes étrangers, principalement anglais, est une tâche dévolue aux « Commissions de la terminologie » qui s’en acquittent convenablement. Toutefois, l’extrême lenteur avec laquelle sont prises les décisions rend leur travail largement inefficace, le mot anglo-américain ayant eu le temps de s’imposer à l’usage. Ainsi, l’abominable « e-mail » paraît l’emporter définitivement sur « courriel » et les exemples de ce mécanisme abondent. Seul un effort public de promotion du terme français rapidement choisi par les moyens audio-visuels semble susceptible d’enrayer le « mitage » de notre langue par les termes empruntés à l’anglais.
  5. De manière plus générale, la défense du français en France même passe par des campagnes de promotion par voie de presse, de radio et de télévision destinées à redonner aux Français le sentiment de fierté et à combattre le snobisme imbécile qui consiste à adopter massivement les mots, tournures et expressions empruntées à l’anglais. Seraient en outre dénoncés les annonceurs et publicitaires qui polluent en quelque sorte la langue nationale.
  6. Les communautés francophones du Québec, d’Acadie, de Louisiane, de
    Wallonie, de Bruxelles, de Romandie, de la Vallée d’Aoste etc. méritent une attention beaucoup plus soutenue de la part de la France qui devrait avoir avec toutes des conventions culturelles et surtout mettre en oeuvre celles qui sont déjà conclues. Ainsi, il existe depuis plusieurs années un accord culturel entre la France et la « Communauté Française de Belgique » (Wallonie et Bruxelles) qui couvre parfaitement un grand nombre de secteurs, mais dont la plupart des réalisations concrètes se fait attendre. Il semble qu’il y ait une fâcheuse inhibition de la France à traiter avec des entités non étatiques alors que, par exemple, dans le cas de la Belgique, c’est la « Communauté Française de Belgique » qui est seule habilitée par la Constitution fédérale à conclure des conventions culturelles avec l’étranger.
  7. Dans les pays du Sud maintenant, les Francophones souffrent des difficultés qui entravent la circulation des personnes. C’est ainsi que la délivrance des visas pour la France est souvent démesurément longue quand elle n’est pas bloquée. Dans une commission que je présidais, l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie s’était penchée sur ce problème et avait élaboré un texte qui s’est heurté à la réticence des pays du Nord dans un souci de sécurité. Il n’en reste pas moins que ces entraves nuisent grandement à l’usage de la langue française, notamment en Afrique. Aussi un certain assouplissement contrôlé serait-il le bienvenu. De même, l’augmentation des bourses d’études en faveur des étudiants du Sud devrait limiter le départ de ceux-ci vers les Etats-Unis. Enfin, il est clair qu’en Europe et dans le monde, le français ne pourra résister au « rouleau compresseur » de l’anglo-américain qu’en s’alliant étroitement aux autres langues, quelles soient latines ou non. À cet égard, le récent vote de l’UNESCO à la quasi-unanimité (à l’exception notable des Etats-Unis et d’Israël) de la « convention sur la diversité culturelle », qui inclut la diversité linguistique, constitue une avancée significative pour la France, qui a joué un grand rôle dans l’élaboration et l’adoption du texte et qui devrait maintenant prendre la tête des Etats résolus à le mettre en oeuvre.